D’un recueil de poésie… des Compagnons de la Nuit

1… à propos du mensonge

S’il te plait, grand’mère, raconte-moi des mensonges.

Raconte-moi qu’il faut toujours dire la vérité et que les adultes ne mentent jamais, raconte-moi qu’on peut croire en leurs promesses, qu’ils sont là pour protéger les petits et leur apprendre à grandir.

Raconte-moi qu’un jour, je deviendrai une femme, que je rencontrerai le prince charmant, raconte-moi que la vie est belle et qu’il est doux d’aimer.

Je saurai bien assez tôt que ton prince charmant à toi ne t’a vraiment regardée que le temps de te faire un premier bébé, puis deux, puis trois, avant de se replonger dans ses formules mathématiques et de te laisser le soin des enfants.

Je saurai bien assez tôt que, pour certains, la saison des amours s’achève avant d’avoir commencé.

Je saurai bien assez tôt la douleur de l’absence et du jamais plus.

Je saurai bien assez tôt qu’un jour la vie s’arrête et que la vérité, si elle n’a pas été dite avant, vient trop tard.

Mais aujourd’hui, raconte-moi des mensonges pour que je puisse m’endormir et que demain j’aie quand même envie de me réveiller.

Martine Fourcaut

2.   Si les animaux pouvaient parler…

Je ne peux pas bouger, je ne peux pas me retourner. Ma cage est trop petite. Si je veux me coucher cela me fait mal aux pattes.

Je n’ai pas de nom. Je ponds. Je dois pondre un oeuf par jour. Je suis là pour ça. On est 50 000. Ma voisine de droite est morte hier. Celle de gauche ne va pas tarder. En face, elles pondent aussi. La bouffe est dégueulasse. Je ne vois même pas l’œuf que je ponds. Cela part de suite sur le tapis roulant.

Je n’ai jamais su chanter. J’ai deux mois, il me reste peut-être un mois maximum si j’arrive à pondre encore. J’ai mal au cul, j’ai mal partout.

Je ponds, je chie, c’est tout. Je ne dors presque plus. Mais quand je dors, je rêve que les hommes ne man­gent plus d’œufs et qu’ils nous libèrent.

Je rêve que je rencontre un très beau coq, un seigneur aux plumes rares, fier et droit, un vrai de vrai. Je rêve que je peux m’ébouriffer, secouer toute cette merde accumulée ici et que je me fais belle pour lui. Alors il m’emmène en Toscane et je suis fière de marcher avec lui.

De temps en temps il me mordille la crête, il me caresse les ailes, je le taquine sur la taille de ses ergots et on rigole. Nous respirons la lumière des collines et mon gésier est plein de petits cailloux d’or.

Je suis heureuse et je ne ponds plus, je ne pondrai plus, je ne pondrai jamais plus de ma vie. Jamais.

Jérôme Cotet
(Les Compagnons de la Nuit.     Jeudi 21h30…)

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